Le conflit en Ukraine : que retenir des enjeux politiques d'arrière plan ? 2/3



Concepts et éléments théoriques


Le conflit en Ukraine est un enjeu géopolitique très complexe, reliant plusieurs points de

vue et posant également une question de crédibilité internationale. Après l’annexion de la Crimée

par la Russie en 2014 et le changement de président en Ukraine, des séparatistes pro russes présents au Donbass décident de s’emparer militairement de bâtiments officiels (Ingelreslt, 2017). Kiev lance alors une opération « anti-terroriste » et le conflit armé est déclaré (Ingelrelst, 2017).


Un élément théorique qui semble intéressant à analyser est le régime politique présent en

Ukraine En effet, même si le régime est reconnu comme étant semi présidentiel ( Carrier, 2021),

c’est le changement de président en 2014 qui incite les séparatistes pro-russes à s’organiser

militairement pour former des républiques séparatistes (Mandel, 2015). Or, un régime semi-présidentiel est caractérisé par un double exécutif politique où le président est le chef de l’État et

le premier ministre est le chef du gouvernement (Carrier, 2021).Les pouvois de ces deux exécutifs

sont également répartis, ce qui signifie que le premier ministre a autant d’influence que le président

(Carrier, 2021). Le régime présidentiel quant à lui, a un seul exécutif qui est à la fois le chef du

gouvernement et celui de l’État (Carrier, 2021). Ce système implique donc beaucoup plus de

pouvoirs pour le président, une plus grande concentration du pouvoir (Carrier, 2021). Ainsi il aurait

semblé logique que le régime soit présidentiel, si l’on observe l’impact que le changement de

président a eu sur la politique ukrainienne.


Un second élément qui aurait été pertinent dans le cadre de la compréhension de l’enjeu est la question de la légitimité des institutions politiques ukrainiennes et plus particulièrement de l’État

vis-à-vis de sa population. Pour la partie pro-européenne du pays, sa légitimité vient de son

efficacité, suivant le concept de Weber de légitimité de l’État. En effet, elle vient de la volonté de

cette partie de la population de rejoindre l’Union Européenne. Le gouvernement de par les

politiques publiques instaurées pour remplir les objectifs donnés par l’Union Européenne, est ainsi

rendu légitime. Cependant, pour la partie pro-russe de l’Ukraine, le gouvernement n’est pas

légitime. En effet, il n’est pas issu du droit divin, donc sa légitimité n’est pas naturelle (Carrier,

2021). De plus, le rôle du gouvernement n’est pas ancré dans une légitimité morale quelconque, ce qui ne lui permet pas d’avoir une quelconque légitimité juste (Carrier, 2021). Enfin, les politiques publiques que le gouvernement a mises en place pour faire partie de l’Union Européenne et leurs résultats ne correspondent pas du tout aux volontés des pro-russes du pays, ce qui ne confère donc pas à l’État ukrainien une légitimité d’efficacité pour cette partie de la population.

 

Approches et théories


Pour comprendre cet enjeu, il serait intéressant de l’analyser avec l’approche structuro-fonctionnaliste. Celle-ci se base sur la société pour effectuer son étude politique (Carrier, 2021).

Avec la thèse du Durkheim selon laquelle les individus sont socialisés dans un ensemble politique

et que donc il faut observer le fonctionnement de la société pour mieux comprendre les comportements des individus (Carrier, 2021). En soulignant l’importance du facteur d’intégration

ou d’exclusion sociale, nous en viendrions à diviser la société ukrainienne en deux, et ces deux

zones seraient celles du clivage est-ouest (Carrier, 2021). L’Ukraine est partagée entre une zone

orientale plus industrialisée et russophone et une zone dite occidentale qualifiée de « pro-européenne", favorable à l’État ukrainien (Chamontin, 2019). La zone pro-européenne se sent

donc prise en compte dans les décisions politiques du gouvernement alors que la zone pro-russe ne

se sent écoutée que par le Kremlin. On pourrait donc dire que la zone ouest est inclue dans la

politique ukrainienne et la zone est se retrouve exclue des décisions du gouvernement.


Une autre approche qui aurait pu être utile pour comprendre le conflit ukrainien serait

l’approche béhavioriste. Il s’agirait dans ce cas d’effectuer une étude des comportements politiques

qui place l’individu au coeur de l’analyse (Carrier, 2021). En utilisant des données empiriques, les

chercheurs vont chercher à imiter les sciences naturelles (Carrier, 2021). Cette approche permettrait

donc de mieux comprendre comment la population ukrainienne visualise le conflit à l’intérieur de

son pays, mais également de voir les différentes réactions en fonction de leurs nationalités. En effet,

selon un recensement de 2001, plus de 77,7% de la population se dit ukrainienne, 17,4% se dit

russe et 4,9% se considère comme faisant partie d’autres communautés (Deschanet, 2014). Les

bases de données peuvent permettre de mieux comprendre les sentiments des régions d’Ukraine

face à l’invasion de la Crimée et la Russie de façon générale. Par exemple, les bases de données

nous montrent que la population du Donbass dit parler à plus de 69% russe et seulement 30% dit

parler ukrainien alors que dans l’ouest du pays a pour langue maternelle est l’ukrainien à 95% et le

russe n’est la langue maternelle que de 5% de la population (Marchand, 2014).Ainsi, pour comprendre l’enjeu, il semblerait utile d’utiliser l’approche béhavioraliste et

l’approche structuro-fonctionnaliste.

 

Concepts spécifiques clés


Le conflit ukraino-russe peut se résumer en 3 concepts, celui d’État nation, de conflit inter-étatique et de conflit identitaire.


Le concept d’État nation est important pour l’Ukraine, parce que son territoire a toujours

été remis en question par les États limitrophes, tout particulièrement la Russie. Avec plus d’un

cinquième de la population qui se dit russe, on ne peut pas dire que l’identité ukrainienne est

présente sur l’ensemble du territoire (Deschanet, 2014). Le mariage entre État et nation arrive dans

deux situations, soit il arrive tôt dans le développement de l’État, soit il se passe au moment où

l’homogénéité culturelle est forte sur le territoire (Carrier, 2021). Il se procède alors une fusion

entre le territoire et l’identité qui permet alors à l’État d’être le lieu de représentation de l’identité

collective (Carrier, 2021). En Ukraine, si la majorité de la population se considère comme

ukrainienne, il existe une ingérence russe indéniable qui entraîne un questionnement sur la

légitimité de l’État en Ukraine, surtout quand le gouvernement dirige ses efforts vers l’adhésion à

l’Union Européenne. Est-ce qu’on peut donc considérer l’Ukraine comme étant un État-nation,

quand une partie de sa population ne se sent pas représentée parce que russophile ? De plus, le pays n’a pas réussi à n’avoir qu’une seule religion pour l’ensemble de la population, celle-ci étant

entrecoupée entre l’église de Moscou, l’église grecque et l’église de Kiev (Marchand, 2014).


Le second concept que nous allons expliciter au sujet de la guerre civile en Ukraine est celui

du conflit inter-étatique. Le conflit inter-étatique désigne bien entendu une opposition entre

différents États concernant des perspectives militaires, culturelles ou commerciales (Carrier, 2021).

Le conflit étudié jusqu’alors oppose initialement l’Ukraine à la Russie, de par l’annexion de la

Crimée et le rôle que joue la Russie dans la provision d’armes aux séparatistes ukrainiens (Mandel,

2015). Cependant, compte tenu que l’Ukraine a pour but ultime de rejoindre l’Union Européenne

et l’OTAN, la Russie perçoit plutôt le conflit comme une tentative d’ingérence de l’OTAN dans la

zone d’influence du pays, dans le but de l’encercler (Rutland, 2015). La grande puissance russe

associe effectivement l’OTAN aux États-Unis, ce qui ne rend donc pas complexe la vision d’une

sorte de retour à la guerre froide. Ainsi, le conflit inter-étatique pourrait également s’élargir et

devenir alors une sorte d’opposition post guerre froide entre la Russie et les États-Unis. Cela

demeure sans mentionner l’implication de l’Union Européenne dans le conflit, notamment la

France et l’Allemagne, qui tentent de résoudre le conflit, mais ils ne s’empêchent pas pour autant

de prendre parti sur la question (Marrangé, 2017).


En plus d’être désigné comme un conflit inter-étatique, la guerre civile en Ukraine peut aussi

être considérée comme un conflit identitaire. En effet, comme nous l’avons affirmé précédemment,

les séparatistes pro-russes ont agi suite au changement de statut de la Crimée, mais également de

par le changement de président, qui a causé un tournant fort vers l’Union Européenne (Ingelrelst,

2017). Cette partie de l’Ukraine veut rester proche de la Russie et tout rapprochement vers l’Ouest

rend cela toujours plus complexe. L’est de l’Ukraine veut quant à elle une adhésion à l’Union

Européenne et une des raisons de cette volonté est d’échapper au contrôle de la Russie. Nous

pouvons donc considérer l’opposition entre europhiles et russophiles comme un conflit identitaire,

qui va chercher à déterminer vers quel côté du continent le pays va être tourné.


 

Bibliographie


- Ingelrelst, Nicolas. 2017. "Quelle protection pour l’ investissement étranger en cas de guerre civile ou d’annexion de territoire ? Focus sur les situations ukrainiennes de Crimée et du Donbass". Mémoire de master en droit. Université catholique de Louvain. https://dial.uclouvain.be/memoire/ucl/object/thesis:10043


- Mandel, Mark-David. 2015. « Conflit en Ukraine : agression russe ou guerre civile ? » Relations, (781), 32–33. https://id.erudit.org/iderudit/79719ac


- Marangé, Céline .2017. « Radioscopie du conflit dans le Donbass. » Les Champs de Mars, 1(1), 13- 29. https://doi.org/10.3917/lcdm.029.0013


- Rutland, Peter. 2015 « An unnecessary war : the geopolitical roots of the Ukraine crises” E-international relations, 1-8. https://www.e-ir.info/2015/04/09/an-unnecessary-war-the-geopolitical-roots-of-the-ukrainecrisis/


- Deschanet, Maxime. 2014. « Introduction à l’Histoire de l’Ukraine » HAL archives ouvertes.

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00994650/document


- Chamontin, Laurent. 2019. « Ukraine : évolutions géopolitiques et imbroglio territorial » Population & Aveni, 4 (4), 14-16. https://www.cairn.info/journal-population-et-avenir-2019-4-page-14.htm


- Marchand. Pascal. 2014. « Le conflit ukrainien, des enjeux géopolitiques et géoéconomiques » Échogéo. https://journals.openedition.org/echogeo/13976


- Carrier, Martin. 2021. « l’État et le pouvoir ». Cours Analyse politique : théories et concepts. Montréal : Université de Montréal


- Carrier, Martin. 2021. « Les régimes politiques ». Cours Analyse politique : théories et concepts.

Montréal : Université de Montréal


- Carrier, Martin. 2021. « Les approches théoriques et théories de la science politique ». Cours Analyse politique : théories et concepts. Montréal : Université de Montréal


- Carrier, Martin.2021 « L’État et la nation ». Cours Analyse politique : théories et concepts. Montréal : Université de Montréal

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